13 – Réflexions de Parisiens au fil des routes américaines

Les panneaux de circulation routière

En France, on a l’esprit abstrait, synthétique ; chez nous, les panneaux d’interdiction, notamment sur les voies de circulation, sont essentiellement des symboles. Par exemple :

Quand nous voyons un simple chiffre au milieu d’un rond rouge sur fond blanc, nous comprenons qu’il s’agit d’une limitation de vitesse. En France, on trouve toutes sortes de pictogrammes supposés être explicites, mais tout le monde doit savoir qu’un cercle blanc bordé de rouge est une interdiction, quelle qu’elle soit. Et quand c’est défendu, c’est défendu, POINT ! Même s’il n’est pas interdit de donner une explication :

Ici, « Propriété privée, défense d’entrer », c’est un « sens interdit » parce que il s’agit d’une propriété privée où il est défendu d’entrer ; implicitement, les propriétaires ont la permission de violer le sens interdit. Et là, le rond rouge sur fond blanc, c’est « interdit à tout véhicule », avec un texte en surimpression « Accès formellement interdit », sur lequel on peut épiloguer (il fait penser aux « ICI, vente d’œufs frais du jour » de Fernand Raynaud), mais qui semble revenir, avec moins de d’explications, au panneau précédent : si un véhicule en venait, on se dirait qu’il s’agit de quelqu’un à qui, nonobstant l’interdiction formelle, l’accès a été « formellement » autorisé.

Bref, en France, nous sommes dans le symbole net, clair, cartésien, se suffisant à lui-même, valant à lui seul mieux qu’un long discours. Si ce n’est pas clair, que nous ne l’avons pas compris, et que, par malheur, nous l’avons violé, nous ne pouvons que nous en prendre qu’à nous-mêmes : « Nul n’est censé ignorer la loi ».

Et puis, après les panneaux d’interdiction « ronds cerclés de rouge » et de fin d’interdiction « blanc barrés de noir », il y a chez nous les panneaux d’obligation « ronds bleu », ceux de fin d’obligation « ronds bleu barrés de rouge », d’indication, « carrés blanc bordés de bleu », de recommandation, « carrés bleu », etc… On apprend tout cela au code de la Route, et, pour avoir dû repasser notre code il n’y a pas si longtemps pour nos permis motos, on sait qu’il n’est pas facile d’assimiler tous ces symboles !

Aux USA, il y a aussi de nombreuses interdictions bien sûr, mais c’est beaucoup plus explicite chez eux ! Il n’y a pas de symbole général exprimant une interdiction ; les panneaux sont explicatifs : au lieu d’un chiffre au milieu d’un rond rouge pour les limitations de vitesse, on trouve un panneau qui exprime en clair qu’il s’agit d’une limitation de vitesse : « speed limit 35 », ou « speed limit 80 »… Il faut juste savoir qu’il s’agit de « Miles per hour », ici 56 et 130 km/h, mais les compteurs des voitures comportent tous depuis longtemps la double échelle mph/kmh. Notamment parce que les modèles sont conçus pour être commercialisés aussi au Canada ou au Mexique.

Et puis, pour maximiser les chances d’empêcher les conducteurs distraits de monter à contresens sur les autoroutes, en plus des panneaux classiques de sens interdit , on multiplie les panneaux « WRONG WAY » (« contre sens » !).

On nous précise de la même façon que la vitesse est surveillée : même et y compris par des avions ou hélicoptères qui survolent l’autoroute en permanence, ou bien qu’il est interdit de se servir de dispositifs antiradars (mais la plupart des Etats les autorisent !). Et quand nous, en France, on ne sait pas trop combien ça coûte si on est surpris en excès de vitesse (sauf si cela nous arrive souvent !), aux Etats Unis, c’est écrit en toutes lettres que les excès de vitesse peuvent coûter très cher. Chez nous en France, chaque conducteur doit avoir en mémoire tout cela ; ici, tout est expressément rappelé en toutes lettres : « Plus de 50 km/h au-dessus de la limite : jusqu’à 10.000 $ d’amende, retrait immédiat du permis et saisie du véhicule » ; c’est-à-dire que c’est la même punition que chez nous, sauf que là-bas, tous les 50 km, on nous le rappelle par ces panneaux ! On précise même que blesser ou tuer un ouvrier sur la route peut coûter jusqu’à 7.500 $ d’amende, et surtout 15 ans de prison, ou bien que les PV doublent dans les zones en travaux.

It’s the law !

Mais ce qui nous a le plus frappés, c’est la façon dont les interdictions sont formulées sur les panneaux le long de la route : « It’s the law », « C’est la loi ». « Bouclez votre ceinture… it’s our law » (chez nous au Nouveau Mexique),  « Mettre sa ceinture, c’est une loi avec laquelle on peut vivre ! » (en Virginie), « Ralentissez et dépassez les véhicule de service… it’s the law » (en Ontario), – « N’envoyez pas de sms en conduisant… it’s the law » (au Wyoming). Et même, dans le parc du Yellowstone, « it’s unlawful to throw objects into the pool », « il est illégal de jeter des objets dans les mares » ; ou bien, à l’entrée d’un musée : « contenance maximum du musée : 749 personnes ; au-delà, c’est dangereux et ILLEGAL » ! Chez nous, on dit plutôt « Défense de », ou « INTERDIT » ; ici, c’est « it’s the law », avec ou sans référence au texte de loi en question. Franchement, on s’en moque un peu, nous les Français, que cela soit « légal » ou « illégal » ; on veut bien comprendre que cela soit dangereux, voire interdit, mais « illégal » ? Je pourrais passer à autre chose en avouant que « illégal », aux Etats Unis, c’est un synonyme de « interdit » ? Mais vous êtes-vous jamais posés la question de savoir pourquoi on dira plutôt chez nous qu’il est « interdit » de stationner ici (et pas « illégal »), et plutôt « illégal » de frauder le fisc ou détenir de la marijuana plutôt que « interdit » ?

Aux Etats-Unis, il faut donc tout un long texte pour dire que la capacité d’une salle est limitée à 749 personnes. En France, un simple petit panneau suffit à expliquer quelque chose de beaucoup plus compliqué : la capacité du bus est limitée à 59 personnes assises et 29 debout, ou, s’il y a 4 sièges de moins, 55 personnes assises et 29 debout, ou, s’il y a 1 personne en fauteuil roulant à la place des 4 sièges enlevés, 55 personnes assises, 22 debout.

En revanche, j’avoue que je ne saurais pas trop, malgré tout mon esprit synthétique typiquement français, comment faire un schéma compréhensible pour expliquer ce qui suit aux automobilistes américains !

Les sanctions

Nous avons déjà vu que les amendes encourues pour excès de vitesse sont bien détaillées sur le bord des routes. C’est aussi le cas pour bien d’autres infractions, notamment pour les jets d’ordures, le « littering », qui coûte, si nous sommes pris la main dans le sac, de 300 à 1.000 $ selon les Etats ; ou jusqu’à 500 $ si on se trouve piégé par les embouteillages au milieu d’un carrefour : il nous a paru très pédagogique de rappeler toutes ces sanctions, comme le souligne par exemple cet avertissement sur le vol à l’étalage !

La délation

« Et si nous sommes pris la main dans le sac ? ». Eh bien oui, on se fait facilement prendre la main dans le sac aux Etats Unis, où l’appel à la délation fleurit sur toutes les routes, dans tous les Etats.

« Report drunk drivers »

D’abord pour les conduites en état d’ivresse. Les panneaux comme ceux-ci se retrouvent partout, dans tous les Etats : « dénoncez les conducteurs ivres ». On peut se demander d’ailleurs sur quels critères les dénonciateurs se basent pour dénoncer des automobilistes « ivres », « impaired », littéralement : « pas dans leur état normal » ; l’infraction « DWI – Driving While Impaired » est l’équivalent de « conduite en état d’ivresse », et celle de DUI – Driving Under Influence celui de conduite sous influence d’une drogue : un simple soupçon après une manœuvre imprudente ? En France, on n’est pas présumé ivre avant d’avoir soufflé dans le ballon ! Aux Etats Unis, le site de la Police explique : « What to do if you see a Drunk driver, endangering your friends and loved ones ? » (Que faire si on voit un conducteur ivre, qui met en danger la vie de vos amis et de vos bienaimés ?) ; « And now, you can help get a dangerous driver off the road » – « Maintenant, vous pouvez aider à débarrasser la route d’un conducteur dangereux » – « Faites le, peut-être allez vous sauver une vie ». On relève alors le numéro, la marque, le modèle, et la direction de la voiture en question, on appelle le numéro marqué sur le panneau, on dit où l’on est et on décrit précisément ce qu’on a vu. La dénonciation est garantie anonyme (« Remember: You do not have to give your name when you call 911! »). « Et laissez la suite aux héros qui travaillent dur à rendre les routes plus sûres ! ». C’est toute une culture… qui ne permet pas souvent d’arrêter un vrai délinquant, mais qui rassure les gens honnêtes et donneurs de leçons !

« Crush crime » et « Crime Watch zone »

On trouve aussi le panneau « CRUSH CRIME », avec un numéro de téléphone, qui vise carrément toutes les infractions. Il y a aussi appel à dénonciation pour préserver par exemple la propreté des grottes de Carlsbad, ou pour les dépôts d’ordure sauvages. Certaines communes, ici dans l’Ontario au Canada, offrent même des récompenses aux dénonciateurs : « We pay cash for tips – Crime stoppers ! ».

Et puis bien sûr il y a toutes ces communes « Neighbourhood Watch organized against crime », qui affichent dès qu’on y pénètre la présence de « CRIME WATCH ZONE », avec un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres, qui nous regarde dans l’ombre fixement, et semble dire « Défense à Dieu d’entrer » (La Légende des Siècles – Victor Hugo) : les riverains sont appelés à se tenir aux aguets ; tout étranger est épié derrière les rideaux, et dénoncé en cas de comportement suspect.

La mode envahit aujourd’hui la France avec les dispositifs de « participation citoyenne » mis en place avec les Gendarmeries : ils visent, en termes choisis à « accroître la réactivité des forces de sécurité contre la délinquance d’appropriation ». C’est ainsi que se sont multipliées les zones « Voisins attentifs et solidaires », présentées comme « un dispositif d’entraide entre voisins pour rétablir le lien social et assurer la sécurité de chacun », visant notamment à « alerter sur un comportement suspect laissant penser à des rôdeurs ». Que d’euphémismes fleuris pour appeler à la délation ! On n’a pas tant mauvaise conscience de l’autre côté de l’Atlantique !

La culture de la délation

Lors de nos grandes discussions avec Dan, au pied du Lincoln Memorial à Washington, nous lui avons fait part de notre stupéfaction de découvrir cet appel général à la délation : chez nous en France, nous apprenons dès la petite enfance qu’un dénonciateur est un rapporteur, un cafteur, un mouchard, un cafard, une balance, un traître, un Juda, passible des plus graves punitions comme l’exclusion de la bande et la mise en quarantaine : il est écrit très tôt en lettres d’or dans nos consciences morales que « on-ne-dénonce-pas ! ». Peut-être cela date-t-il de l’Occupation, pendant laquelle tant de drames se sont noués autour de la dénonciation d’un Juif, d’un gaulliste, d’un trafiquant du marché noir ou d’un résistant : les héros étaient ceux qui résistaient à la torture sans rien lâcher ; les balances, on leur a fait la peau après la Libération.

Et puis aujourd’hui, les valeurs se brouillent. Ou bien ce sont les valeurs américaines qui s’éloignent des valeurs européennes. Wikipédia nous apprend que la délation est une dénonciation « méprisable », « pour un motif contraire à la morale ou à l’éthique » ; et qu’il ne faut pas confondre la délation avec la dénonciation d’infractions, qui, quant à elle, a ses héros. Bon, bien sûr, tout dépend de l’illégitimité de l’infraction dénoncée. Quand Vichy appelle les résistants des terroristes, les dénonciations des balances, à défaut d’être légales ( !), ne sont-elles pas tout à fait légitimes ? Faut-il aujourd’hui dénoncer les migrants illégaux comme hier les Juifs qui se cachaient en France ? Notre pays hésite ! Alors que depuis 1995, la police peut légalement rémunérer ses indics, Le Parisien nous annonce en 2015 que le fisc aussi va rémunérer les dénonciateurs. Et on réfléchit en France à donner un statut protecteur « aux lanceurs d’alerte », ces dénonciateurs des infractions commises par les administrations ou les grandes entreprises.

Le problème se pose dans les mêmes termes aux Etats Unis, dont on voit bien l’embarras à poursuivre Bradley Manning, cet analyste militaire qui transmet à Wikileaks des documents militaires classifiés sur les dégâts collatéraux des combats en Irak et Afghanistan : condamné pour trahison à 35 ans de prison en 2013, celui qui est devenu Chelsea Manning est libérée dès 2017. Il en est de même pour l’informaticien travaillant pour la CIA Edward Snowden ou le cyber-militant Julian Assange, les fameux lanceurs d’alerte ou « ré-équilibreurs de niveaux d’information » : poursuivis tous deux par la justice américaine, ils ont obtenu à l’étranger le statut de réfugiés politiques et accumulent les prix et distinctions saluant leur travail et leur courage de dénonciateurs.

Délation. Le Parisien 5/12/2015

Le système de mesures : le « United States Customary Units »

Cela fait longtemps (1982, sous Reagan) que les Américains ont renoncé à passer au système métrique, pour des raisons essentiellement politiques : il faut avouer que le système venait d’Europe ; il aurait donc été décidément « antipatriotique » de l’adopter, voire définitivement « communiste » de tenter de l’imposer à un peuple tout entier au seul motif futile qu’il aurait été « plus commode » ! Alors, aux Etats Unis, si le Dollar est divisé en cent « cents » décimaux depuis sa création en 1785, on continue à compter en pouces, pieds (12 pouces), yards (3 pieds), miles (5.280 pieds…), livres (16 oz), acres (43.560 pieds carrés), gallons (8 pints de 16 oz) et degrés Fahrenheit. Enfin, tout au moins au niveau de la vie du commun des mortels ; parce qu’il y a longtemps que les militaires, les scientifiques, les médecins ou les industriels ont adopté le système métrique international. Et que tous les conditionnements de produits en supermarché indiquent aussi les poids et volumes en système métrique.

Le grand respect des Américains pour la loi et les juges

Le plus étonnant, c’est le rapport que les Américains semblent avoir avec « la loi » en général.

J’avais déjà appris avant de venir, que la loi et les juges bénéficient aux Etats Unis d’un immense respect. Pas tout à fait comme en France. Ce n’est pas, qu’en France, on ne respecte pas la loi, mais la perspective est différente. Moi, Français, ma religion en matière de loi, ce serait plutôt « Fais ce que tu veux ! » ; je pense que tout Français a un goût certain pour la transgression : l’important, c’est de savoir où sont posées les limites fixées par la loi, et, le cas échéant, le plus important, c’est d’avoir conscience de les franchir ; c’est être bien mauvais citoyen que d’enfreindre la loi sans même penser l’avoir fait ! Le bon citoyen connaît donc la loi ; et il accepte de prendre le risque de l’enfreindre. Le bon citoyen fraude le fisc autant qu’il peut en toute bonne conscience, l’Etat est un voleur, c’est de bonne guerre. Et si la loi te punit, il ne fallait pas te faire prendre, c’est mérité. Aux Etats Unis, « it’s the law », point, il est incivique de violer la loi !

Autre exemple : en France, il est par exemple permis (voire recommandé par son avocat) de mentir (éventuellement par omission) à un juge dans la mesure où c’est nécessaire à sa propre défense : on n’est pas obligé de se donner des bâtons pour se faire battre. Aux Etats Unis, on jure sur la Bible de ne dire que la vérité, toute la vérité ; si on ment, même par omission, il s’agit de la grave infraction d’outrage à magistrat, voire de parjure, dont la sanction peut être beaucoup plus lourde que la peine encourue pour l’infraction. Rappelez-vous : Bill Clinton, dans le cadre de l’instruction d’une affaire “Whitewater”, a failli être révoqué de son poste de Président pour avoir nié sous serment à la police avoir eu des relations sexuelles avec Monica Lewinski. Et c’est la raison pour laquelle la femme de ménage qui disait avoir été agressée par Dominique Strauss Kahn avait été déboutée : elle avait menti par omission sur la façon irrégulière par laquelle elle avait obtenu son permis de séjourner aux Etats Unis ; l’affaire s’était réglée à l’amiable. Dans les deux cas, les « mensonges » avaient alors pollué l’ensemble des dossiers, alors même qu’ils n’avaient rien à voir avec l’objet des plaintes. Mentir à un juge est un crime suprême aux Etats Unis !

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