7 – Hiver précoce en Arménie

7 - Hiver précoce en Arménie

7 – Hiver précoce en Arménie

 

Nous savions bien que l’Arménie est au cœur du Caucase, pays de hautes montagnes, avec trois cols de plus de 2.500 mètres entre la frontière sud, sur l’Arax, et la capitale Erevan ; celle-ci, au pied du Mont Ararat (5.165m), n’est qu’à 1.000 mètres d’altitude, mais le lac Sevan, au cœur du pays, deux fois plus grand que le Léman, est à 1.900 mètres. Et nous comptions sur un automne tardif pour traverser ces régions … hélas ! L’hiver est arrivé avec un bon mois d’avance sur l’année dernière ; la neige est tombée en abondance au-dessus de 1.500 mètres pendant le mauvais temps que nous avions rencontré fin octobre autour d’Ardébil en Iran, puis est retombée dix jours plus tard, un maigre soleil faisant de rares apparitions : pas bon pour les photos, tout çà ! (Vous verrez malgré tout quelques images exceptionnelles dans l’album ci-joint !) Pas bon pour la voiture non plus ! Alors que je m’étais absenté cinq jours en France pour enterrer ma chère Betty – la chaleur du bain familial m’a paru d’une autre planète ! – Bernard se faisait en effet percuter par une antique Lada aux pneus lisses sur le verglas, chauffard sans permis ni assurance… (plus de détails sur ‘Bonus n°2 – Complainte de la Honda’) … occasion de découvrir l’honnêteté et la gentillesse des Arméniens ; nous en aurons été quittes pour quatre jours de retard, l’épreuve de nos reins dans une Lada 4×4 de location pendant deux jours… et une taxe pour retard à la douane de sortie de Bagralashan / Sadakhlo vers la Géorgie !
Il nous faut maintenant vous parler un peu de cet étonnant pays de paradoxes, de montagnes, d’églises et de monastères, de friches industrielles, de pauvreté des campagnes et de richesses clinquantes dans la capitale Erevan, toujours dans la dépendance de l’ancien colonisateur russo-soviétique, toujours derrière le rideau de fer de la guerre froide, ayant célébré en 2001 avec Jean Paul II le 1.700ème anniversaire de sa conversion au christianisme, mais célébrant cette année – avec notre Pt Sarkozy le … 20ème anniversaire de son indépendance. Bastion avancé de l’Occident en Asie, l’Arménie ne fait guère plus de 400 km dans sa plus grande longueur, mais trouve le moyen d’y être assiégée : 85% de ses frontières sont fermées – toutes celles avec les peuples turcs et elle est en guerre sur les 2/3 d’entre elles !
C’est pourquoi, par maints côtés, l’Arménie nous fait penser à Israël : l’encerclement par ses ennemis (aussi bien mental que géographique), la part d’un génocide dans sa fondation récente comme état moderne (même notion de ‘foyer national’), sa jeunesse certes, mais son ancienneté historique, sa diaspora, sa susceptibilité, sa volonté dissimulée d’extension, son mépris de ses ennemis, le parapluie d’une grande puissance nucléaire, comme la ‘chasse’ aux traces de sa présence chez ses ennemis… Mais autant celle-ci est connue et fait parler, autant celle-là est méconnue.
Le territoire d’origine des Arméniens, dans une partie duquel l’Histoire les a contraints à revenir à l’issue de la 1ère guerre mondiale, est situé en marge des grands empires qui se sont succédés en Perse et en Anatolie. Lorsque ces empires seront au faîte de leur puissance, l’Arménie en sera une province ; lorsque ceux-ci s’affaibliront, les seigneurs arméniens constitueront des royaumes plus ou moins indépendants, et plus ou moins étendus. C’est ainsi qu’elle fut une satrapie de l’Empire perse des Achéménides (Cyrus le Grand et Darius – VIème s. BC), sous suzeraineté séleucide (les Grecs d’Alexandre le Grand) puis romaine, avant d’être partagée entre Parthes et Romains au IVème s. EC., chaque nouvelle suzeraineté – notamment lors des invasions arabes du VIIème s. EC, puis mongoles des XIIème et XIVème s. EC entraînant son lot de ravages et de guerres de religion. Ce que je n’ai pas trop compris, c’est sous quelle suzeraineté le territoire actuel de l’Arménie se trouvait entre le IXème et le XIVème s., parce que c’est pendant cette période qu’ont été fondés la majorité des églises et monastères les plus beaux que nous ayons visités ; je crains que cela soit sous la suzeraineté du calife de Bagdad – je pense que les Bagratides (IX-XIème s.) payaient tribu aux Abbassides même s’ils se faisaient aider par les Byzantins –, mais aucune des remarquables notices disposées sur les sites (en arménien, russe, anglais… et français) ne le mentionnent ; ils ne doivent pas en être trop fiers : puisse un lecteur Arménien éclairer ma lanterne ! En revanche, il est sûr que les Arméniens ont su constituer un vrai royaume indépendant avec les Artaxiades de Khor Virap avant l’arrivée des Romains en 180 BC, ou les Arsarcides du 1er au IVème s. EC autour des lacs de Van (aujourd’hui en Turquie), Sevan et Ourmiah (aujourd’hui en Iran) ; et les Arméniens rêvent toujours de cette « Grande Arménie » ! Après la dure sujétion des turcs Seldjoukides, les Arméniens réussirent par ailleurs pendant deux siècles (XII-XIVème) à profiter des croisades pour créer une ‘Petite Arménie’ en Cilicie – et leur dernier prince fut un … Lusignan du Poitou !.
Ils passèrent ensuite sous le joug ottoman, fort léger jusqu’à la fin du XIXème s. : les commerçants et banquiers arméniens travaillèrent pendant des siècles dans tout l’Empire (il s’étendait d’Alger au Yémen, de l’Egypte jusqu’à la Serbie), cette notion d’empire incluant par définition la suzeraineté sur des peuples différents aux religions différentes. Leur statut se détériora lorsque les Ottomans – en quasi faillite devinrent la proie des appétits européens : les chrétiens Grecs et Arméniens étaient évidemment des ‘agents de l’Occident’ : le Sultan Abdulhamid les laissa massacrer en 1895/98, les ‘Jeunes Turcs’ à nouveau en 1909. Aussi, quand le Tsar orthodoxe écrasa les Ottomans en 1915 et avança jusqu’au milieu de l’Anatolie, les Arméniens virent en lui un sauveur … et les Ottomans décidèrent, en plein hiver, de déporter l’ensemble des populations arméniennes de l’Empire vers des camps de concentration dans les déserts de Syrie, le tout dans des conditions effroyables puisqu’il s’agissait ‘d’ennemis de l’intérieur’ : ce fut le génocide arménien. Puis la catastrophe des traités de Sèvres (1920 – non ratifié) et de Lausanne (1923). Les Arméniens ne furent guère plus gâtés sous le joug soviétique entre 1920 et 1989, malgré quelques personnalités arméniennes de l’entourage de Staline (notamment les frères Mikoyan, dont l’un fut l’inventeur du Mig, et l’autre longtemps ministres des affaires étrangères) : Staline découpa des frontières absurdes dans la Transcaucasie, dont la région souffre encore aujourd’hui (question du Karabakh), permettant par exemple l’expulsion de tous les Arméniens du Nakhitchevan, les Azéris y éliminant toute trace de la présence millénaire des Arméniens dans la région ; et encore aujourd’hui, en Turquie même, le travail d’éradication des traces historiques des Arméniens se poursuit sur des bases juridiques fragiles.
Il reste que les Arméniens ont gagné la guerre du Karabakh (1989-94) et ont été le premier pays du bloc soviétique à entrer en économie libérale. Nous avons pu rencontrer deux personnalités qui comptent dans l’économie de l’Arménie : d’abord M. Gishyan, arménien… d’Arménie (si, si, cela existe ! Il n’y a pas que des Arméniens de la diaspora pour être entrepreneur ici !), fondateur-président d’une participation du Crédit Agricole qui est la plus importante banque d’Arménie ; et M. Duthoit, expatrié ici depuis trois ans, qui a créé le réseau de téléphonie d’Orange : il y a des affaires qui marchent en Arménie ! Si les Arméniens n’ont guère de ressources naturelles à part le Cuivre et le Molybdène leur principale ressource est la taille du diamant importé de Russie et réexporté à Anvers – et si le flux migratoire est toujours largement négatif, beaucoup d’entre eux restent au pays avec leur gentillesse pour vous accueillir… de préférence entre printemps et automne !
Nous avons plein d’autres choses à vous dire sur l’Arménie… prenez le temps de les découvrir sur les légendes des photos ci-jointes auxquelles vous accédez en cliquant sur la légende de la petite photo en-tête de l’article.
A bientôt… de Géorgie !

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